
Dans le territoire de Mambasa, en Ituri, la forêt recule inexorablement sous l’extension des plantations de cacao et d’autres cultures vivrières. Ce produit, devenu l’une des principales sources de revenus pour les habitants, s’étend sur des terres autrefois couvertes de forêts denses, transformant peu à peu le paysage et bouleversant la vie des communautés pygmées.
Pour ces populations, la forêt n’est pas seulement un habitat : elle représente une source de nourriture, de plantes médicinales et de savoirs ancestraux.
« Nos lieux de chasse et de cueillette sont devenus des champs », confie un Pygmée rencontré sur la route de Nasé à Mayuano. La disparition des arbres détruit tout ce dont ils dépendent depuis des générations.
Une expansion incontrôlée aux conséquences multiples
Selon des observateurs locaux, l’extension des plantations se fait souvent sans plan d’aménagement ni considération pour les habitants autochtones. Dépourvus de titres fonciers, les Pygmées sont contraints de quitter leurs forêts pour s’installer aux abords des routes ou dans des villages agricoles, survivant grâce à de petits travaux journaliers.
La demande mondiale croissante de cacao pousse de nombreux cultivateurs à convertir toujours plus de terres forestières en plantations, accentuant l’exclusion des Pygmées et la pression sur l’environnement. Dans plusieurs localités, les forêts disparaissent non seulement sous les champs de cacao, mais aussi sous l’exploitation du bois et l’orpaillage artisanal, provoquant pollution et dégradation de l’écosystème.

Témoignages des Pygmées
Asoambi Shabani Musonge, l’un des représentants de la communauté pygmée à Mayuano, décrit une situation alarmante « Aujourd’hui, nous avons du mal à survivre. Les chefs ont vendu toute la forêt et les gens cultivent le cacao partout. On peine à trouver de quoi vivre… Parfois, on se demande si nous sommes vraiment les premiers habitants du Congo. »
Il dénonce également le manque de reconnaissance de la part des chefs coutumiers « Nous ne participons à rien dans la gestion des forêts. On ne nous considère pas, et nous n’avons même pas d’endroits pour cultiver. Pendant ce temps, d’autres disent que la forêt et tout ce qui s’y trouve leur appartient. Nous ne recevons aucune redevance. »

La cohabitation avec les cultivateurs de cacao est devenue une source de tension « Il devient de plus en plus difficile pour nous de nous ravitailler en produits de la forêt. Certains Pygmées sont même accusés de vol lorsqu’ils essaient de trouver de quoi manger et finissent en prison. »
Bonane Ayali, cadre de l’association des Pygmées à Mayuano, confirme la gravité de la situation et appelle les autorités locales à agir
« Nous souffrons beaucoup. Nous n’avons rien gagné de la forêt. Quand nous discutons avec les chefs terriers, nous voyons à quel point ils nous négligent. Aujourd’hui, il est presque impossible de trouver des produits forestiers, et nous espérons que les autorités pourront nous aider. »
Depuis le début de l’année, plus de cinquante Pygmées ont été interpellés pour vol de cacao dans la chefferie de Bakwanza, certains se retrouvant à la prison de Mambasa. Ce phénomène alimente des tensions latentes entre agriculteurs et communautés pygmées.

Une protection juridique et sociale indispensable
Pour Maître John Vuleverio, activiste et défenseur des droits humains en territoire de Mambasa, la situation nécessite des mesures urgentes « Les peuples autochtones, notamment les Pygmées, devraient bénéficier d’une protection particulière compte tenu de leur mode de vie. Il est indispensable de renforcer l’application de la loi N°22/030 de 2022 portant protection et promotion des droits de peuples autochtones Pygmées ».
Selon lui, cette protection passe par l’accès à l’éducation et à la santé, la lutte contre les discriminations et violences, ainsi que la reconnaissance totale des droits fonciers, incluant la gestion des territoires forestiers et l’intégration des savoirs traditionnels dans les politiques locales.

Il propose également des actions concrètes : création d’écoles, attribution de bourses, sensibilisation à la tolérance et promotion d’activités économiques durables pour les Pygmées. Sans ces mesures, leur développement restera illusoire, et les conflits avec les agriculteurs risquent de s’intensifier.
À Mayuano, dans la chefferie de Babila-Bakwanza et ailleurs dans le territoire de Mambasa, la pression humaine sur les forêts ne cesse d’augmenter. Pour les Pygmées, il ne s’agit pas seulement d’une perte environnementale : c’est leur mode de vie et leur identité qui disparaissent peu à peu. Les autorités, les communautés et les partenaires doivent agir rapidement pour protéger à la fois la forêt et ses premiers habitants.
Roger KAKULIRAHI, journaliste écologiste